
La réoccupation du 12 rue souveraine en cet été 1957 se déroula dans une ambiance euphorique car elle marquait mon retour à Tallard avec la conviction de ne plus subir les humiliations que m'avait faîte endurer 'La Dynastie de L'Obscur' lors de mes venues dans les Alpes alors que j'habitais encore la rue Adolphe Thiers. Ainsi j'allais enfin pouvoir notamment utiliser la salle de bain, qui m'avait été interdite durant de nombreuses années.Malgré cette victoire que venait d'emporter 'Louis Le Magnifique', personne ne pouvait imaginer en ces instants que nous allions bientôt tous être confrontés à une adversité qui laissa de profondes blessures.
Le Rideau de Fer:
Notre maison mitoyenne à celle occupée par les religieuses partageait une cour intérieure agencée en trois niveaux. A l'arrière de la maison qui s'adosse à la butte et où s'éleve le Château des Ducs de Lesdiguières, de hauts murs ceinturent le bord de la cour. Ainsi côté château on peut pénétrer dans la maison de plein pied, alors que côté 'Rue Souveraine' les pièces se situent au deuxième étage. Cette cour du temps de 'La Dynastie de L'Obscur' ,ne fut jamais utilisée par les Religieuses. Anne Marie y plantait des violettes dans sa partie supérieure, Marc et moi même nous jouions dans la partie inférieure qui donnait accès au garage du côté de la rue Souveraine. Dans les années 1948, un lierre recouvrait les murs du jardin dont les racines s'attaquaient au ciment contribuant ainsi à desceller les pierres et affecter la solidité de l'ouvrage qui pouvait s'écrouler sous la pression des eaux pluviales lors des violents orages d'automne. Mon père décida à l'époque de procéder à la remise en état des murs pour parer à tous risques d'effondrement. Malgré la mitoyenneté, aucune participation ne fut demandée aux Religieuses pour financer le coût de l'opération. De fait toute la cour nous était résevée. Mais en cet été 1957, quelques semaines après l'arrivée de Nathela, les Religieuses sans prévenir firent poser un grillage séparant en deux cette fameuse cour intérieure en prenant le soin d'intégrer dans leur mitoyenneté les escaliers permettant d'atteindre les parties supérieures de la cour. Nous étions alors dans l'impossibilité d'atteindre nos terrasses entrant dans notre mouvance. Ce grillage n'était pas le mur de Berlin, mais l'esprit était le même. Les Religieuses voulaient ainsi marquer leur désapprobation à l'encontre de mon père qui venait en divorçant de pactiser avec Lucifer. Mais en édifiant ce 'Rideau de Fer' elles portaient préjudices aux enfants de 'Louis Le Magnifique' plus qu'à lui même.
Avançon :
C'est ce village que je pouvais apercevoir, de l'autre côté de la vallée où coule L'Avance, lorsque je fus pensionnaire à Notre Dame du Laus durant l'année scolaire 1955-56. Je ne pensais pas à l'époque que le destin allait bientôt me ramener en ces lieux où mon frère et ma soeur vécurent d'Octobre 1957 à Juin 1959. C'est sur proposition d'une certaine Yvonne Charpin qui avait été l'employée de maison à Tallard du temps de 'La Dynastie de L'Obscur', qu'Anne Marie accepta sa proposition de venir louer une petite fermette qui se trouvait à l'orée du village dont elle était originaire. On accédait à l'habitation par un vieux balcon en bois, dont les planches étaient entièrement vermoulues. C'était un véritable exercice pour entrer dans la maison sans se rompre le cou sur les pierres qui se trouvaient en contre bas et obstruant les portes qui donnaient accès à l'étable qui était désaffectée depuis de nombreuses années déjà. L'intérieur était constitué par une vaste pièce qu' Anne Marie avait sû décorer avec goût à l'aide de son mobilier qui se trouvait encore dans l'appartement de Tallard quelques mois auparavant. A l'arrière, se trouvait la chambre de Marc et Anne. L'agencement de la chambre était coquet, mais à travers la cloison on apercevait la campagne mettant ainsi la pièce à la merci des rigueurs hivernales. La maisonnée était chauffée par un vieux poêle en fonte, mais ce n'était pas suffisant pour lutter contre le froid qui régnait en raison de la vetusté et du manque d'isolation. Ainsi pendant près de deux ans, j'accompagnais mon père tous les quinze jours pour les chercher et passer la journée du Dimanche à Tallard, ainsi que les périodes de vacances scolaires.Mon père restait au volant de la voiture et j'étais le seul habilité à franchir le seuil de la maison. Durant les longs mois d'hiver je n'osais pas demander à Marc s'ils avaient froid, c'était trop dur à demander. Dès qu'Anne était prête, je lui prenais la main pour la conduire à la voiture qui stationnait quelques dizaines de mètres en contre bas face à un tas de fumier qui dégageait une odeur nauséabonde. A chacune de nos venues en cet endroit reculé des hautes alpes, j'avais l'impression d'entrer dans une autre époque, un autre siècle. Comment Marc et Anne pouvaient ils vivre en ces lieux si isolés. Notre Dame du Laus, qui se trouvait en face de l'autre côté de la vallée, paraissait être un eden. Pourtant durant l'année scolaire 1955-56, ce sanctuaire m'avait paru si loin de tout; ainsi par un étrange retournement du temps mon frère et ma soeur connaissaient également ce terrible isolement sur cette frontale morainique charriée par les glaciers, au début de la première glaciation du quaternaire. Je revois encore les paysages défiler dans ma mémoire, et plus particulièrement lorsque nous abordions les premiers contre forts qui menaient à Avançon. Mon frère campé sur un rocher tel un lynx, guettait l'arrivée de notre voiture. Ainsi il pouvait nous apercevoir assez longtemps à l'avance. Lorsque nous abordions enfin les premiers lacets de la route nous permettant d'accéder au hameau, j'apercevais Marc sautant de rocher en rocher pour rejoindre sa maison afin de prévenir Anne de notre arrivée imminente. Sacré petit frère tu ne voulais pas manquer une seule seconde pour profiter des quelques heures que nous avions à passer ensemble. Quel étrange croisement du temps me lie à mon frère? En effet, quarante ans plus tard, il se retrouva à Londres comme 'La Dynastie de L'éphémère' qui en avait fait son lieu de vie dès 1948. De même en 2004 je reviens dans la cité phocéenne pour habiter à proximité de l'hôpital Salvator là où il fit son internat au service d'hémodialyse du Professeur Olmer. Dans l'Odyssée qui constitue la deuxième partie ma saga biographique j'aborde le point ultime de ma quête qui me mena à Pen Ar Bed en Bretagne là où cinquante ans plutôt Marc et Anne vécurent à Paramé , et à Rennes . Tous ces chassés-croisés dans l'espace-temps sont des énigmes dont je ne parviens pas à déchiffrer le sens. MAis faut il y voir une signification particulière ou le simple fait du hasard?
Serre-Ponçon:
'Louis Le Magnifique' nous parlait souvent de ce barrage gigantesque dont la construction débuta en 1957 pour s'achever en 1962. Cette digue en terre devait remédier de façon définitive aux caprices de la Durance qui à chaque printemps provoquait de graves inondations dévastant ainsi les vergers et les cultures le long de ses rives aux contours capricieux. Le barrage devait également fournir de l'électricité à la région et constituer une importante réserve d'eau pour les cultures qui souffraient périodiquement de la sécheresse. Le barrage devait,ainsi, mettre un terme définitif aux trois calamités de la Provence hormis le Parlement qui avait été aboli dès la Révolution. Ce n'est qu'après la mise en eau qu'apparu le quatrième atout du barrage qui permit le développement d'une activité touristique autour du lac venant compléter le dispositif constitué par le développement des stations de ski. Au printemps 1958 alors que nous allions chercher Marc et Anne à l'occasion des vacances de Pâques, 'Louis Le Magnifique' nous proposa de nous rendre sur le chantier du barrage dont la construction progressait rapidement. On prit la direction de La Bâti Neuve pour rejoindre en amont la vallée de la Durance. Nous allions assister pour la première fois au plus grand spectacle de la région. Les Euclides, ces camions d'origine américaine avaient des pneus qui mesuraient près de deux mètres de hauteur, étaient gonflés à l'eau. Lors du démarrage des travaux ces derniers étaient passés par Tallard et j'avais pu les admirer un moment alors qu'ils avaient fait halte sur la place du village. Mais je n'avais jamais pu les voir oeuvrer dans l'édification de la digue. Ainsi pendant plus de sept ans, jours et nuits, ces monstres de métal poursuivirent une ronde infernale pour construire la retenue dont la base avait plus de six cent mètres de large pour ne pas dépasser trente mètres au sommet. Dans sa phase terminale le barrage atteignait cent vingt mètres de hauteur. Des milliards de mètres cubes furent ainsi transportés du lit de la Durance dont ils étaient extraits. Au prélable EDF avait dû injecter du béton sur une profondeur de six cent mètres d'alluvions afin d'atteindre la roche et la renforcer sur une trentaine de mètres afin d' assurer l'étanchéité de l'ouvrage. Ce chantier préliminaire était passé presque inapeçu car ce travail d'injection n'avait pas ce caractère de spectaculaire qu'il prit dès 1957. Ainsi ce barrage aux conceptions radicalement différentes, peut se comparer à une pyramide qui s'adosse aux flancs de la vallée qui se resserre en cet endroit et ne dépassant pas la centaine de mètres. Quelques kilomètres avant le chantier, 'Louis Le Magnifique ' voulu nous prendre en photo dans une de ces pelleteuses qui servaient à remplir le ventre des euclides. La largeur de la pelle pouvait nous accueillir mon frère, ma soeur et moi même sans difficulté. C'était impressionnant. L'Euclide pouvait être rempli en trois pelletées, soit près de soixante tonnes de gravier étaient déversés dans la benne de l'engin qui partait aussitôt pour le reverser sur la digue. Des millions de kilomètres furent parcourus entre le lieu d'extraction et le barrage qui étaient séparés de quelques centaines de mètres seulement. Ce fut une ronde infernale qui se déroulait dans un bruit étourdissant et de poussières laissant la plupart des conducteurs atteint d'une descente d'estomac dans cette course effrénée au rendement. La mise en eau débuta dans le courant de l'année 1962, la côte maximale fut atteinte un an plus tard pour rejoindre Embrun située trente kilomètres en amont. A cette occasion un film fut tourné pour montrer la progression des eaux qui envahissait peu à peu l'espace. Une partie de ce film fut tourné dans la piscine de Gap où l'on montre une maison submergée par les eaux. La veille de la mise en eau,'Louis Le Magnifique m'emmena une dernière fois sur la route qui longeait la Durance et qui allait disparaître à jamais sous les flots. C'était impressionnant on ne reconnaissait pas les paysages car tous les arbres avaient été abattus ainsi que les constructions. Cela donnait un spectacle de désolation digne d'Hiroshima. Aujourd'hui le barrage a donné naissance à un paysage majestueux d'un lac aux eaux bleus foncées où la chaîne des alpes s'y reflète dans un silence étourdissant. Qui pourrait imaginer, aujourd'hui,qu'en ces lieux se déroula une opération titanesque. C'est centimètre par centimètre que le barrage fut construit. En effet à chaque déversement de gravier déversé, celui-ci était passé au rouleau compresseur pour atteindre tout au plus un à deux centimètres d'épaisseur. Dans sa partie centrale la digue est constituée en terre glaise, c'est elle qui assure l'étanchéité de l'ouvrage. Ce noyau est soutenu par du gravier pris dans le lit de la Durance, et au sein duquel sont implantés des testeurs électroniques pour mesurer en permanence le taux d'humidité ainsi que les secousses telluriques. Mais tout cela reste invisible au visiteur.....
Trains de Nuit:
Anne et Marc quittèrent Avançon au cours de l'été 1959 pour aller vivre à Paramé près de Saint Malô la ville corsaire. Habitant de l'autre côté de l'hexagone, Marc avait à peine 9 ans, il était difficile dans ces conditions de le faire voyager seul avec sa soeur en train jusqu'à Gap. Pour remédier à la situation 'Louis Le Magnifique' obtint l'accord qu'ils rejoignent directement Paris par le train. Je fus chargé d'aller les chercher chez leur Grand Mère une dénommée 'Mamina' qui demeurait en plein centre de la capitale. Durant plusieurs années je fis ce périple Gap-Paris-Gap lors des vacances scolaires. C'était encore le temps des trains à vapeur . Le TGV n'existait pas et les lignes électrifiées étaient encore peu développées. Je prenais le Briançon-Paris qui s'arrêtait à Gap vers 21 heures pour arriver en gare de Lyon le lendemain à sept heures du matin. Lors de mon premier voyage, je le fis avec Ellico qui rejoignait Paris pour passer les vacances de Noël chez sa grand Mère maternelle qui habitait rue Solférino à Vanves. Ellico, qui connaissait déjà un peu la capitale, fut chargée par Nathela de m'établir ma feuille de route pour aller chercher Marc et Anne chez leur grand mère et les amener en gare de Lyon y prendre en soirée le Paris-Briançon. Tu ne peux pas te tromper me disait elle pour me rassurer. Mais empruntant seul le bus puis le métro pour la première fois, je n'étais guère rassuré. J'avais peur de me tromper ou qu'un détail ait échappé à la vigilance d'Ellico et que je m'égare en plein Paris sans aucun moyen de communiquer. Mais l'objectif pu être réalisé sans encombre. En compostant nos trois billets, en gare de Lyon, je poussais un soupir de soulagement. Ce soir là qui était la veille de Noël, seule ma soeur pu avoir tout de suite une place assisse. Quant à nous, on dû se résigner à attendre jusqu'à Auxerre pour avoir des places assisses dans le même compartiment. Ces expéditions prirent fin en 1961 lorsque Marc eu atteint ses onze ans.
La Garenne:
Deux ans s'étaient écoulés depuis notre départ de La Saulce. Je voyais moins souvent Ellico qui préférait rester à Gap où elle avait toutes ses amies de Lycée. Nos dernières ballades s'effectuèrent dans la Garenne ce parc, aux arbres centenaires, qui appartenait au domaine du château de Tallard. Nous allions souvent nous réfugier dans une vieille tour sarrazine qui se trouvait à l'arrière du château en bordure du précipice qui surplombe les jardins familiaux longeant la Durance. De ce repère nous pouvions voir toute la vallée qui offrait un spectacle magnifique au printemps et à l'automne. C'est en ces lieux que nous vécurent les derniers jours de cette amourette de jeunesse. Un jour on fit la connaissance d'un dénommé Franco mon cadet de deux ans dont elle s'amouracha. Cette idylle sonna définitivement le glas de notre relation. Par la suite, je revins souvent passer de longs moments en ces lieux pour y méditer durant des heures entières. Je me laissais envahir par la tristesse en pensant à Maman dont je n'avais plus de nouvelles depuis plusieurs années. La Garenne fut pour moi ce lieu de refuge où j'emmenais ma chienne 'Yana' dont le pedigree relevait de la race des boxers. Ainsi dès 1962, date à laquelle je devins demi pensionnaire, je venais en soirée à mon retour du lycée faire une ballade danc le parc avec 'Yana' pour y puiser l'oxygène des marronniers avant de rejoindre ma chambre y accomplir mes devoirs jusqu'à vingt heures. C'était alors l'heure à laquelle on prenait notre diner avec Catherine que nous servait Mireille, l'employée de maison. C'était un moment de détente auquel 'Yana' ne manquait pas de participer en ayant un surplus de friandises en bénéficiant de 'petits' morceaux de viande. Ces libéralités, que je concédais volontiers à la chienne, scandalisaient Mireille. Mais 'Yana' était une chienne remarquable, elle accompagnait mes peines et nous partions des heures entières dans ce parc où je la faisais courir pour développer sa musculature. Souvent nous allions nous reposer au bout de la grande allée du parc où se trouve une pierre creuse receuillant les eaux de pluie où elle venait souvent se désaltérer. C'est là que 'Yana ' fut retrouvée morte un soir d'automne alors que j'avais quitté Tallard depuis deux ou trois ans et que j'étais encore étudiant à Aix en Provence. Je reste persuadé encore aujourd'hui que la chienne était venue là y mourir et se retrouver ainsi en ces derniers instants près de son maître qu'elle avait perdue en Juillet 1965. 'Louis Le Magnifique' enterra la chienne au pied d'une grande pierre de granit en provenance du château que nous avions placé dans cette fameuse cour intérieure où fut édifié le 'mur de la honte' par les religieuses en Août 1957. Aujourd'hui les deux maisons du 12 et 14 rue Souveraine ne sont plus habitées, seule 'Yana' monte la garde pour l'éternité .

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